Barbara Polla, une femme hors normes

Barbara Polla, une femme hors normes

Genève regorge de femmes intelligentes, aux talents multiples. Depuis plusieurs années, je croise le nom de Barbara par intérêt commun pour la prison et l’art. Echanges d’emails pour m’annoncer des expositions de son côté ou envoi des dernières nouvelles de la Fondation DiDé pour moi, enfin nous nous rencontrons grâce à la très juste exposition de l’artiste Angela Marzullo, dont elle était curatrice, et autour du festival des droits humains pour le travail d’Abdul Rahman Katanani présenté à la galerie de Barbara: Analix Forever.
La presse genevoise et francophone vous a déjà appris la sortie de “Femmes hors normes“, et que, outre l’écriture, le parcours de Barbara embrasse la médecine, la maternité et l’art entre autres. Alors plutôt que de vous parler de son livre, que je vous conseille ardemment de lire, je vous invite à rencontrer cette femme merveilleuse.

Barbara, je voulais te remercier pour ce livre qui ouvre de larges horizons. Je m’y suis reconnue dès les premières pages, ta description des week-ends au ski m’a beaucoup fait rire et j’y ai retrouvé quelques femmes phares: Catherine Millet, Grisélidis Réal, Brigitte Lahaye, mais aussi l’immense photographe Imogen Cunnigham ou Alexandra David Néel.
Mais la femme hors normes qui m’intéresse aujourd’hui c’est toi, ton parcours. Tout le monde ne devient pas médecin, auteure, politicienne ou galeriste, quels sont les déclics qui te font développer ces facettes? Comment, pourquoi?
Retournons dans le temps: à 17-18 ans, j’obtiens mon diplôme de maturité et, pour la première fois, mon père me demande ce que je voudrais faire dans la vie. Je lui réponds que j’aimerais devenir cheffe d’un Etat d’Amérique du Sud. A un moment où s’impose la figure du Che (qui était médecin), sans doute fallait-il y entendre mon souhait, déjà présent, de changer le monde. Mon père, professeur et philhellène, décide ensuite de prendre une année sabbatique en emmenant toute la famille en Grèce. Nous vivions modestement à Perama, proche d’Athènes où officiait un pope, équivalent d’un Abbé Pierre grec. Il a été ma première figure extrafamiliale du bien. Dans sa paroisse, mon frère et moi distribuions la soupe populaire. Mais en 1967, les colonels prennent le pouvoir et, tout de suite, il est jeté en prison. Mes parents me disent d’aller lui rendre visite. L’homme que je découvre alors est détruit, sale, en larmes, il partage une cellule de 2m2 avec 10 autres détenus. Mon désir bien plus tard de monter des projets/expositions “art et prison” vient de là, comme mon engagement au parti libéral: le lien c’est mon amour de la liberté.

Mais quel lien y a-t-il entre la médecine et l’écriture?
J’écris depuis l’âge de 7 ans. Je me rappelle encore de mon premier cahier comme si c’était hier, le plaisir de savoir écrire une simple phrase, j’ai adoré l’école. Dans le livre je raconte cet épisode de la poésie récitée à l’école. Il y a deux ans, au décès de ma mère l’artiste peintre AMI (Anne-Marie Imhoof), j’ai retrouvé les cahiers de mon enfance, j’écrivais déjà beaucoup. Mon père écrivait d’ailleurs des pages et des pages, je l’ai toujours vu écrire. Pendant mes études de médecine, j’ai aussi appris à écrire des articles scientifiques, c’est un exercice formateur. Ecrire structure ma pensée. La poésie, elle, me permet d’exprimer le flux des sensations que j’ai en moi. En anglais car c’est une langue avec un rythme différent, comme une chanson. La poésie dit le poète grec Yannis Ritsos c’est «une main posée sur l’épaule du temps». Le temps est suspendu. J’ai initié aussi des nuits de la poésie.

En 1983, tu pars étudier à Harvard avec une bourse et ta famille sous le bras. A ce moment le projet d’ouvrir une galerie était déjà présent en toi. En 1991 c’est chose faite avec la Galerie Analix Forever. Comment la médecine t’a-t-elle amenée à l’art?
Le corps! Si on n’aime pas le corps à quoi bon devenir médecin? Et de quoi parle l’art sinon du corps et de la mort aussi. Pascal Quignard l’a bien dit: “Les artistes sont meurtriers de la mort”. En tant que médecin j’ai très vite été confrontée à la mort et à ressentir un besoin d’accompagner le malade et sa famille autour de cette mort. J’ai bien conscience que se dégage de moi une forte impression de positivité, bien réelle, mais en amont, dans ce rapport à la mort on passe aussi par du désespoir. Ensuite seulement on fait des choses en étant utopistes, car sinon comment faire évoluer le monde? La présence de la mort doit être acquise, avec les patients il faut parler de la mort, ne pas l’occulter, dénouer ce moment affreux et en parler rend les choses plus belles.

Comment peut-on être mère de 4 filles et vivre toutes ces vies en parallèle?
La bourgeoisie d’après la révolution française invente cette notion de la mère indispensable à l’enfant. L’enfant a besoin d’amour, mais pas nécessairement celui de sa mère. A ceci est attaché une forte notion de culpabilité. Avoir 4 enfants m’a simplifié les choses d’une certaine manière, quand je partais elles étaient entre elles dans leur univers. Mes filles m’ont beaucoup nourris et appris, elles continuent à le faire. Elles m’ont dit récemment que je ne leur avais jamais donné l’impression que les élever était une charge.

Une autre facette de toi que j’aimerais enfin aborder, c’est ta vie de femme libre. 
Il est important d’apprendre à vivre seule pour pouvoir donner le meilleur de soi. Dans l’amour et la relation à l’autre, supprimer avec férocité tout ce qui ressemble à de la dépendance, cette notion selon laquelle nous aurions besoin l’un de l’autre. Nous avons énormément à donner, mais nous ne sommes indispensables à personne. Aristote avait cette jolie formule : “je me réjouis à l’idée que tu existes”. C’est une discipline qu’on peut apprendre grâce à ses propres enfants, car on n’arrête pas de les aimer, on ne se sent pas trahis par eux quand ils tombent amoureux à leur tour. L’amour c’est ça. Tromper n’existe pas dans cette forme d’amour. Tout est dans la profondeur de la relation.

Parler avec Barbara c’est comme aller se ressourcer à une fontaine d’énergie et de jouvence et, si elle n’était pas aussi prise, je pense que j’oublierais facilement le temps en sa compagnie. Un instant de suspension comme un poème…

Photographie © Nathalie Mastail-Hirosawa

CLOSE
CLOSE