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15min avec Antoine d’Agata

Trois jours avant notre entrevue, j’ai épluché tous les articles, documentaires et interviews dont il faisait l’objet… un objet comme un appareil photographique qu’il va délaisser au profit d’une caméra pour tourner Aka Ana (2008) à Tokyo puis Atlas (2013). C’est pourtant à travers le regard de la compagne de mon beau-frère, Danielle Arbid, que je l’ai rencontré pour la première fois. C’était en 2007, lors de l’avant-première du film Un Homme Perdu. Danielle avait choisi Melvil Poupaud pour interpréter le personnage de Thomas Koré, un photographe sur le chemin de la perdition, une fiction largement influencée par la vie de l’homme que j’étais sur le point d’interviewer, ce samedi 21 février au Spoutnik.

Face à lui, des images d’une violence inouïe me reviennent; je le revois au fin fond du Tokyo d’Aka Ana où le corps s’achète, se drogue, se décompose, où le plaisir sexuel est bestial, la jouissance traversée par la mort.
Êtes-vous « Un Homme Perdu » Antoine d’Agata?
Avant que Danielle ne fasse son film, nous avons longuement conversé à plusieurs reprises et lors du tournage, j’ai passé beaucoup de temps avec l’acteur principal Melvil Poupaud. Le personnage de Thomas Koré est donc imprégné de beaucoup de vérités et il est devenu une sorte de doubles au pluriel. Il y avait cette proximité très étrange car je voyais tout ce qui transpirait de ce personnage et c’était à la fois dérangeant. Mais il m’est impossible de me reconnaître dans ce film dans la mesure où c’est un autre corps, d’autres mouvements.

Photographe phare de la revue Magnum Photos, je lui demande de m’expliquer pourquoi il a cessé de photographier pour privilégier une approche cinématographique qui donnera donc naissance à ses deux films, projetés au Spoutnik:
Il y a beaucoup de raisons pour lesquelles j’ai, à un moment donné, abandonner mon appareil. La première qui me vient à l’esprit c’est que je commençais à m’ennuyer avec la photographie, c’était devenu trop facile. J’ai toujours aimé ne pas maîtriser les choses, j’ai toujours cherché à ne pas les maîtriser, de me mettre en position d’impuissance, d’incapacité et de violence et je commençais à trop maîtriser le temps de la photographie, le flou, la matière, la texture, la lumière. J’avais besoin de me régénérer et de revenir à une brutalité de rapport à la réalité. Et en cela, le film était un outil idéal. Mais aussi parce-qu’il m’était devenu facile de mentir avec les images: sur un temps d’une seconde, il suffit du hasard d’un flou, d’une couleur qui se répand, se déforme pour faire une image. Avec le film, je revenais à l’importance de la vérité, l’intensité d’une situation; je voulais aussi revenir à une image plus nette, plus précise. Sortir donc un peu de ce flou qui m’amenait quelque part mais aussi m’enfermait. Revenir à la vérité des images et me forçer à travailler avec une réalité plus brute, plus pure, plus “vraie”. Le film m’a obligé à prendre mes responsabilités. La parole des femmes aussi: pour la première fois, j’ai donné la parole à ces femmes qui d’une manière absolue sont plus importantes que les images. C’est ce qui fait ce film pour moi. Et redonner cette parole m’a forcé à aller plus loin dans mon rapport avec elles: ce rapport est devenu plus profond, plus complexe. C’est un cercle vicieux, comme toujours, qui m’oblige à aller plus loin, à chercher plus, à donner plus, à voler plus, à prendre plus.”

Dans ma tête, j’entends ces paroles: “Toi, tu m’appelles Iku (n.a. qui veut dire “je jouis”) mais mon vrai nom est Izumi”… “Sayo”… “Saki”… “Kei”… “Nao”…. Les paroles prononcées par les septs femmes d’Aka Ana (Trou Rouge) dans le quartier de Shinjuku.
“Tu ne comprends pas le monde, tu l’avales, c’est tout”.
“Mon corps prend du plaisir mais mon coeur reste froid”.
“Tu élargis ma blessure féminine”.
“Je veux t’ouvrir le monde, mais être ton miroir, non”.

Que cherchez-vous Antoine?
Ce que je cherche avant tout d’une façon générale, à travers la photographie ou le film, c’est à ne pas faire de la photographie ou du cinéma. Ce qui m’intéresse c’est de me donner les moyens, quelqu’ils soient – politiques, artistiques – de vivre ma vie de la façon la plus pertinente, intense, violente, vraie… possible. La photographie me permet d’aller dans ce sens. L’essentiel il est là. Mes positions idéologiques, politiques, esthétiques; vouloir redonner à la photographie un statut d’art, du geste et de l’action et pas simplement du regard, ne sont que des conséquences de cette volonté essentielle de mettre la vie et l’art au même niveau. Ce qui est quasi une mission impossible mais le fait d’essayer est la seule chose que j’ai. C’est une belle aventure que de vivre cette utopie.

Qu’avez-vous appris sur la condition humaine?
Je n’ai rien appris. Cela peut sembler trop facile de répondre ainsi. J’ai plutôt le sentiment de tomber en permanence. L’horreur est sans limite, les tragédies sont sans fins. Je ne m’habitue à rien, je ne me résous à rien, je ne renonce à rien et je ne recule devant rien. Ces femmes, qui à priori me sont étrangères, me touchent et m’interpellent. Donc quand je décide de les connaître, de les connaître de l’intérieur, de les sentir, de les toucher, de les aimer, je n’ai aucune limite. Et dans ce monde dans lequel on vit, lorsqu’on ne se pose aucune limite, ces femmes en tout cas qui portent sur leurs épaules toute la lourdeur et leur tragédie personnelle, elles donnent tout. Les paroles de ces femmes et les femmes elles-mêmes continuent à m’offrir et à me donner une compréhension, une visibilité sur l’existence.  C’est cette intensité qui rend la vie digne d’être vécue. Et c’est cette douleur, l’ampleur de leur tragédie qui les rendent plus dignes, à mes yeux, que ceux qui vivent dans le confort de leur propre sécurité.
J’ai conscience que je ne serai jamais à leur hauteur: elles n’ont que le vide, la douleur et le néant de leur propre destin alors que ma nécessité de raconter m’impose un rapport de rentabilité, de faire quelque chose de cette douleur, de ce vide,  – un language, une matière, une histoire – qui d’une manière ou d’une autre, est destinée à être “consommée” par des gens qui ne vivent pas leur vie avec le même courage ou la même nécessité. Même si j’essaye de ne pas trahir ce que je vois, ce que je vis avec elles, tout ce que je ressens, je suis dans un rôle impur, elles sont absolues, dans la vérité la plus nue et la plus brutale de l’existence. Vous comprenez ce que je vous dis?

Oui, je crois… L’art et la photographie en particulier, selon Antoine d’Agata, ne peuvent exister que dans l’existence elle-même. “Être artiste, c’est vivre le plus possible”. Faire des livres, des images, des expositions sont des compromis, me dit-il, qui lui permettent de garder une liberté de mouvement. Idéalement, il ne ferait rien. Juste vivre le plus justement possible. Au fil du temps et de son expérience, il se rend compte qu’il vit de façon plus extrême et plus intense depuis qu’il pratique la photographie. Bien que son existence avant la photographie n’a guère changé: il faisait les mêmes gestes, dans les mêmes lieux et avec la même sincérité. Le statut d’artiste ne l’intéresse pas quand je lui demande s’il se considère en tant que tel. Sa liberté réside dans cette “tentative continue, de tenter, de renoncer à rien, chaque jour, d’oublier tout ce qui a été fait, de remettre les compteurs à zéro et de recommencer dans un autre lieu, avec une autre femme”.
Ce renoncement, c’est sa liberté. Antoine d’Agata, un homme libre…

Le générique d’Aka Ana défile, la salle, comble, est silencieuse. Je ne peux pas me lever, je suis tombée, incapable de me relever. Tombée dans une réalité qui m’effraye et pourtant au sein de laquelle j’ai ressenti de l’amour. A plusieurs reprises, pendant la projection, mon regard a voulu se protéger de cette réalité car moi, je fais partie de ces gens qui consomment la vérité d’Antoine d’Agata dans le confort de sa propre sécurité mais je n’ai pas fermé les yeux. Bouleversée, comme rarement je l’ai été, je sais que ces images, ces paroles, ne me quitteront plus.

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