15min avec Ibrahim Maalouf

15min avec Ibrahim Maalouf

Entre les attentats de Beyrouth et ceux de Paris, entre le théâtre Roger Barat en banlieue parisienne et le Ramon Alonso Luzzy Center en Espagne, Ibrahim Maalouf se trouve au Victoria Hall, le 13 novembre 2015. Le public genevois dont Twinpix et moi-même faisons partie lui fera plusieurs standing ovation devant son hommage à Oum Kalthoum, accompagné de son fidèle pianiste Frank Woeste, de Clarence Peen à la batterie, de Larry Grenadier à la contrebasse et du saxophoniste Mark Turner.

Beirut lui sera demandé par une salle comble mais étant donné les circonstances, il avouera ne pouvoir la jouer. Il préférera interpréter Will Soon Be A Woman (en duo avec les sifflements du public reprenant le refrain), composé à la naissance de sa fille Lily. Lily dont le visage apparaît avec subtilité sur la couverture de son dernier album Red and Black Light (il faudra bien scruter pour la trouver).

Emilie: la pomme ne tombe jamais loin de l’arbre dit-on. Que cela vous inspire-t-il par rapport à l’héritage de votre Père?
Et bien moi je suis une pomme qui est tombée juste à côté de l’arbre et qui roule comme cela, profitant de chaque petit coup de vent pour s’en éloigner le plus possible (rires). J’ai eu la chance d’avoir une éducation musicale très intense et de me réveiller à l’âge de 17 ans avec un métier entre les mains.
La trompette, ce n’était pas du tout une évidence. Au contraire même. Si je m’étais écouté, j’aurai fait tout sauf de la trompette. Je me souviens de demander à mon Père à l’âge de 7 ans et demi s’il pouvait me donner des cours. Et lui de me répondre que s’il m’apprend à jouer, il faut vraiment faire ce qu’il me dit de faire. Je me souviens aussi d’avoir regretté cette demande pendant les 7 ou 8 premières années. Il a été mon premier professeur et finalement mon seul professeur car il m’a tout appris.” 

Je repense à cet instant à mon entretien avec Chilly Gonzales et sa notion de rupture face à l’éducation musicale de son oncle; lui qui se tenait là, au Victoria Hall, il y a de cela à peine deux semaines.
Chacun fait sa rupture selon sa personnalité. La rupture pour ma part s’est faite en douceur. J’ai fait en sorte que personne ne soit blessé par ma radicalisation… non enfin l’autre branche que j’ai voulu prendre. Je parle de radicalisation, c’est un lapsus, car parfois c’est ainsi qu’il est vécu par les personnes qui ne comprennent pas.”

Twinpix: vos 2 derniers albums sont dédiés et inspirés par des femmes: les femmes de votre famille pour Red & Black Light et Oum Kalthoum pour le second. Quel est le lien entre ces femmes?
“Ce sont deux hommages aux femmes, à toutes les femmes qui ont pris des positions fortes, qui ont joué un rôle fondamental dans l’histoire. Oum Kalthoum est probablement la femme qui a eu le plus d’influence dans le monde arabe et qui a créé le sentiment d’unité. Au delà des religions et des frontières tous les arabes se reconnaissent dans la culture incarnée par Oum Kalthoum. Donc un hommage très fort à toutes ces femmes qui ont su prendre la parole en public.
Red & Black Light  est un hommage aux femmes de l’ombre, aux femmes qui ont joué un rôle dans mon histoire personnelle et qui ont transformé ma vie. C’est en cela que ces deux projets sont complémentaires, je travaillais sur les deux projets en même temps et je me suis dit que ces musiques devaient co-exister.”

Emilie: pourriez-vous nous parler de l’Astre de l’Orient et de son influence sur votre musique?
Oum Kalthoum est la plus grande interprète de ce qu’on appelle le “Tarab”: le tarab au départ est une forme musicale qui est devenu un style, puis une culture. C’est un mélange entre l’extase physique et celle de l’esprit, une forme de transe. Si vous écoutez des concerts d’Oum Kalthoum, vous entendez le public réagir de plaisir, s’extasier, c’est assez frappant et fort. Ce style musical est une phrase qui évolue en permanence et la transe vient dans la répétition qui n’est jamais exactement la même. Il y a aussi un travail autour des gammes arabes: le chemin de l’improvisation n’est pas hasardeux car il est régi par des codes bien précis. L’orchestre est dans la transe et répète ce qu’elle dit, invente. Elle va évoluer dans les gammes, aller sur un chemin qui va parler au coeur des gens et l’art réside à revenir sur ses pas et à conclure. Voilà ce que nous tentons de faire sur scène…

Twinpix: pour revenir sur l’influence des femmes et constater qu’il n’y a pas de femmes avec vous sur  scène…pourquoi?
“Non et c’est bien dommage! Et c’est vrai que la place des femmes dans la musique est très très minoritaire. Mais dans ce projet c’est Oum Kalthoum qui nous dirige tous, quand je ferme les yeux et que je joue, j’entends sa voix. Depuis quelque temps je rencontre pas mal de très bonnes trompettistes et j’ai donc un projet avec des femmes mais avant tout  avec de très bonnes musiciennes. Oum Khaltoum était la plus grande féministe de son époque. Le jazz est clairement un milieu très masculin. Moi j’avais un problème avec la façon dont on enseigne la trompette au conservatoire; si vous ne jouez pas de manière puissante avec un son fort et aigu, alors vous n’êtes pas un vrai trompettiste. C’est une représentation virile de l’instrument qui est véhiculée par les professeurs. Donc les filles qui étaient prises au conservatoire de Paris c’était une horreur pour elles. Il y a des femmes trompettistes extraordinaires et on passe à coté d’elles. Alison Balsom était au conservatoire en même temps que moi, elle est partie en Angleterre.”

Emilie: une dernière question. Vous continuez à donner des cours, en quoi transmettre est important?
On pourrait écrire un livre sur le sujet, car c’est énorme. Ma réponse la plus courte serait… j’ai réalisé depuis fort longtemps que c’est une chance de recevoir autant d’enseignement dans la vie. Dès notre naissance, nous passons notre vie auprès de gens qui nous apprennent quelque chose. A un moment donné, il faut redonner tout cela. Nous devrions tous être prof, car nous sommes tous capables de transmettre quelque chose: et ce n’est ni une question de diplômes ou de compétences, chacun transmet à sa façon. Je ne pouvais pas concevoir ma vie sans rendre tout cet apprentissage reçu. 
Longtemps j’ai enseigné la trompette car je pensais que c’était la seule chose que je savais faire. Mais très vite je me suis rendu compte que je ne savais pas enseigner la trompette, en tout cas pas comme on me le demandait. Et après 17 années, j’ai arrêté définitivement et je ne le referai plus. J’ai alors commencé à donner des cours sur ce qui me paraissait le plus important dans ma vie  (à part l’amour et mes enfants) et c’est l’improvisation. Enseigner l’improvisation, c’est apprendre à quelqu’un à être libre. C’est le même plaisir que de voir son enfant devenir autonome.”

Quelques heures à l’issue du concert d’Ibrahim Maalouf, sur sa page Facebook:Hier Beyrouth, aujourd’hui Paris. J’ai peur pour ma France. Effaré, je relis pour la centième fois ce passage des “Identités Meurtrières” de Amin Maalouf, qui sonne si juste, en espérant que la France ne s’enlise pas, à l’image d’une certaine partie du pays, dans ses récentes et nauséabondes certitudes sur un idéal identitaire qu’il lui arrive parfois de prêcher, je l’espère par erreur… Grandes pensées pour les victimes de ce soir, pour la France, et pour tous ceux qui pleurent hier, aujourd’hui et pour longtemps encore.

Photographie © Denis Rouvre

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