Aujourd’hui j’ai croisé Fred Valet

Aujourd’hui j’ai croisé Fred Valet

Aujourd’hui, j’ai croisé Fred Valet sur le chemin menant aux Dandy Warhols pendant le festival Antigel édition 2017… Mais ce n’est pas la première fois. Assis à côté d’Oxmo Puccino au Salon du Livre 2014, Fred Valet posait les bonnes questions… à la bonne personne, c’est rare, croyez-moi.
Parmi le Top 5 des mes plumes préférées: il y a… toutes les plumes de My Big bien sûr (faisons court, elles comptent pour une seule), Jean d’Ormesson, Stefan Zweig, Serge Kaganski et… Fred Valet (et Samuel Benchetrit et Baricco et Georges Aldas, etc…).
Il suffit de lire l’une de ses dernières chroniques dans le magazine Migros, d’une “grandeur inutile”: Sébastien Cauet s’est séparé de la mère de ses enfants. Je le sais parce qu’il me l’a dit. Dans Voici. Il a perdu du poids et un couple, qu’il me confie. Il se ressource dans sa mansarde au Touquet, qu’il me confie. Les enfants vont bien, qu’il me confie. Et puis, ils sont en bons termes, qu’il me confie. Il me confie qu’il se confie. Confiant. Régénéré. Léger. Ecouté. Séparé. On devrait tous pouvoir faire de la télé pour que la réalité redevienne une surprise.

De la p-o-é-s-i-e, moi je vous le dis. Nous prenons place au Central Station; les rôles sont inversés, aujourd’hui, Fred Valet ne posera aucune question. J’apprends d’entrée de jeu qu’il est d’origine nyonnaise et depuis 10 ans lausannois. Pas d’université mais une école de commerce. “Autour de la vingtaine, je ne trouvais pas ma place, je n’avais pas l’impression que le monde du travail me concernait”. À l’époque, sa maman tenait un bistrot à Nyon et deux journalistes du 24 Heures mangeaient juste derrière lui. Entre deux bouchées, il entend qu’ils cherchent un pigiste et Fred Valet répond: “oui je suis là“, dans l’ignorance totale de ce qui constitue les attributs d’un pigiste.
8 heures plus tard et une brève d’environ 5 lignes sur les costumes vaudois de la salle communale de Nyon (“mon Dieu” précise-t-il), ses initiales se retrouvent imprimées dans le journal… “Dès que j’ai vu mes initiales à la fin de la brève, je me suis dit que je pouvais être payé en faisant la seule chose que je savais faire, c’est-à-dire écrire: raconter quelque chose à ma manière, avec mes mots, être le lien entre cette manifestation et les gens“. Ensuite, il enchaîne les stages, montre “sa gueule“… C’était il y a 15 ans, “c’était un peu plus facile que maintenant même si c’était déjà compliqué“.

Pourquoi t’écris et tu dis des trucs?
Ouhlala, cela devient philosophique quasi psychologique. Je parlais très mal quand j’étais très jeune, je bégayais (je pense tout de suite à une autre plume qui fait partie de mon Top je-ne-sais-plus-combien: Akhenaton) donc dès que j’avais quelque chose d’important à demander, je le mettais par écrit. Par exemple, j’écrivais de longs post-its à ma mère pour qu’elle me comprenne bien depuis l’âge de 10 ans. Pas parce que j’aimais écrire, ni parce que j’en avais envie, c’était pour moi la seule manière de m’expliquer clairement, d’être compris, sans que ma parole soit coupée, sans que je perde pieds. Mes lettres d’amour faisaient 20 pages. C’est uniquement en écrivant que j’ai compris que j’aimais cela et que j’avais, peut-être, quelque chose en plus à exprimer là-dedans. J’ai eu de la chance: ce que je savais faire, j’aimais le faire.
Tout est parti d’un handicap et à force d’écrire, j’ai réussi à mettre des mots dans ma bouche aussi…
Je crois que c’est important de s’exprimer; toute personne faisant preuve d’un tantinet de recul sur ce qu’il vit a la légitimité de s’exprimer ou d’écrire en tout cas. Après est-ce qu’il faut le montrer, le faire lire, c’est une autre histoire. On devrait tous pouvoir exprimer ce que nous avons au fond de nous. Et moi, j’ai énormément de trucs à dire. Cela peut paraître égoïste mais je pense avoir un type d’écriture qui pourrait concerner quelqu’un d’autre que moi. Je crois que j’arrive à vulgariser des choses afin qu’elles soient utiles aux autres. 

La lecture viendra plus tard. L’université lui semblait réservée à une élite dont il ne fait pas partie et la lecture forcément aussi. “J’avais l’impression de ne pas survivre aux livres. À 25 ans, j’ai réalisé que ce n’était pas si inaccessible que cela et j’ai rattrapé tout seul le retard.” Son premier stage se déroule donc au 24 Heures et aujourd’hui, “c’est le bordel“.
Alors que répond Fred Valet quand on lui demande ce qu’il fait dans la vie?
Je crois que je réponds encore que je suis journaliste car c’est mon métier. Mais il est tellement malmené de nos jours… À l’époque où j’ai commencé à écrire, il y avait une certaine respectabilité de ce métier. Aujourd’hui c’est “ah! Tiens, tu as du travail? Bravo!” Le pire à entendre c’est “on ne vous croit plus, c’est de la merde, on ne vous lit plus, vous racontez n’importe quoi, vous êtes déconnecté…” Mon métier a été chahuté. Je n’ai plus de poste à 100% comme j’ai pu l’avoir pendant 15 ans. J’ai des mandats ici et là. Ce n’est pas évident de vivre du journalisme en se disant que cela va être super après alors qu’il y aurait tant de choses à créer. Je suis arrivé là où j’en suis par envie, je n’ai jamais eu de plan de carrière, j’ai fait uniquement ce que j’avais envie de faire et je me suis battu pour garder ma manière de faire, ma manière d’écrire où que j’aille, que ce soit à la radio, à la télévision ou dans les journaux. Alors ce n’est pas facile pour le 3e pilier, le plan de carrière et la retraite de ne pas avoir un but, j’ai juste envie de faire un maximum de choses. Aujourd’hui, c’est un peu plus compliqué de le faire car mon métier est en train de mourir… Il n’y a plus de pognon, plus de confiance, il n’y a plus rien. Mais j’y crois encore… un petit peu…

Que penses-tu des médias romands?
Mais c’est quoi cette question?… Lesquels? Je ne sais pas, ils n’en restent plus beaucoup.
Je pense qu’ils sont indispensables, certainement pas sous cette forme là. Tous les médias, sans exception, se cherchent une nouvelle identité, une nouvelle manière d’informer, de survivre financièrement. C’est comme une nouvelle naissance brutale et mouvementée. Ce n’est pas facile à les suivre. Ils sont autant obnubilés par leur propre survie, comment attirer le lecteur à chaque fois et la simple mission d’informer. Aujourd’hui, j’ai l’impression que chaque publication est en fonction d’une volonté de buzz pour survivre. Cela part dans tous les sens. Je me demande si c’est la mission première d’une tribune genevoise de tartiner sur Trump? Je n’en sais rien mais je me pose la question. Vu qu’il n’y a plus de frontière sur internet, j’ai l’impression qu’il n’y a plus de frontière dans nos lignes éditoriales.
Mais je reste convaincu qu’ils sont indispensables et que nombre de journalistes font encore très bien leur métier. Certains bons journalistes sont découragés, d’autres, moins bons, s’accrochent encore à la baraque. Le problème du journaliste de nos jours, les rares qui ont encore un emploi à 100%, bien rémunéré, c’est qu’il a tellement peur de le perdre qu’il a moins la gueule grande ouverte pour faire avancer les choses. Cela s’applique aussi à l’interne, pendant les briefings portant sur les publications de demain, j’ai l’impression qu’on ose moins ouvrir sa gueule. Ce n’est pas facile de concilier la survie financière et la ligne éditoriale ou la mission du média. Ce monde est devenu hystérique. Je vois une grande place où tout le monde court dans tous les sens car Godzilla arrive, on se cogne contre les murs, on ne sait pas où aller.
Les gens vont un jour se rendre compte ou se rendre compte à nouveau que c’est indispensable, d’être bien informé, d’être informé tranquillement et justement. Aujourd’hui, les gens ne s’en rendent plus compte car ils ont l’impression d’avoir tout gratuitement et que cela suffit. Peut-être lorsqu’en Suisse nous aurons plus de problèmes, que les libertés seront peut-être moins grandes, on recommencera à s’informer justement. On achètera à nouveau des journaux quand ils seront interdits… je ne sais pas. 

Ou quand une rédaction sera la victime d’un attentat, soit dit en passant… Où va-t-on? Je me le demande aussi. Et pourquoi faut-il sans cesse rappeler des fondamentaux (qu’ils soient des fondamentaux humains, culturels, etc.) pour s’en rendre compte? Fred rajoute que si on ferme tous les théâtres, nous passerons alors par les fenêtres. Je pense à cet enfant que j’ai été et à qui on disait: “surtout ne pas toucher” et je touchais forcément.

Becurious, tu penses que les gens ne sont pas “curious enough”?
La curiosité, les gens l’ont toujours mais cela devient du zapping. Elle permet d’entrouvrir une vingtaine de fenêtres par jour mais on évite d’en ouvrir une grande (une Big peut-être?).
Soyons curieux certes, mais je n’ai pas fondé ce concept et je n’ai pas choisi ce titre. J’ai été le rédacteur en chef sur papier en tout cas. Cela revient au début de notre entretien; je n’ai jamais eu de plan de carrière. J’ai quitté mon job de rêve au Matin où je faisais de la culture dans le plus grand journal populaire de Suisse romande. Un job que tout le monde envie et qui existe encore pour me lancer dans cette aventure là en sachant que cela n’allait pas durer 20 ans. J’avais envie de cela. C’est tout de même rare que quelqu’un arrive de nulle part avec ce désir loufoque et des moyens financiers brimbalants pour concrétiser la création d’une chaîne de télévision. J’allais apprendre quelque chose que je n’avais jamais fait, c’est-à-dire de l’audiovisuel avec du matériel de pro mais où il a fallu mettre la main à la pâte. Donc mission accomplie. Je l’ai peut-être mal fait, mais j’ai pu essayer. 

Une journée avec (un) Valet cela ressemble à quoi?
À rien. Boire des cafés, fumer des clopes, promener mon petit chiot, boire du rouge le soir, avoir un milliard d’idées par jour et ne finalement pas en lancer une seule. Avoir envie de révolutionner le monde tous les jours et aller finalement se coucher le soir. Il n’y a rien de conventionnel, mes journées ne veulent rien dire car je n’ai pas d’horaires, j’ai des mandats pour la RTS radio, la RTS télévision, ici et là. Je n’ai pas besoin de grand chose: un café où je peux écrire, rencontrer mes potes et boire des cafés, imaginer des projets un peu fous, le soir la même chose mais avec du rouge. Et puis voilà. 

Et puis voilà, c’est fait. Rencontrer une plume qu’on admire, cocher dans la liste de mes envies, nourries uniquement par le coeur et le désir de tisser des liens concrets (de toute sorte de profondeur, durable, spontané, unique, superflu). Fred Valet m’a donné des mots et des opinions sur lesquels je vais cogiter pendant fort longtemps et je crois que si vous êtes en train de me lire, il en sera de même pour vous. Evidemment, il a eu le droit aux Big questions et à la prochaine!

Un lieu qui te ressemble
Un grenier je crois. Pas parce que c’est sale et mal éclairé. J’ai un cerveau un peu rangé comme un grenier où il y a pleins pleins de choses, intéressantes ou pas, des choses qu’on retrouve plus, des choses qui se cassent car on les laisse de côté et il y a un truc qui vient dessus.
Ta cantine officielle
Depuis quelques mois, je passe mes journées au Pointu à Lausanne. Je l’avais critiqué sur les réseaux à son ouverture car c’était encore une de ces machines de bobo-brunch-bière-artisanale-blablabla-j’en-peux-plus et il s’avère qu’ils le font très bien. À chaque fois que je viens à Genève, je vais toujours manger à l’Odéon. Cela me rappelle Paris un peu.
Chocolat noir ou au lait?
Noir, très noir.
Ton objet fétiche
Ma clope… que je n’ai pas touché depuis une demi heure déjà.
Ton livre de Robinson
J’en ai pas. Même le meilleur livre au monde, au bout de trois lectures par jour, t’as envie de le manger non?
Le film que tu as vu 40’000 fois
Les Fous du Stade. Un film débile que j’ai du regarder avec mon frère au moins 40’000 fois.
Un artiste sur ta playlist
En ce moment j’écoute en boucle le dernier Frànçois & The Atlas Mountains qui joue vendredi à Genève dans le cadre d’Antigel. J’ai aussi des morceaux que j’écoute en boucle tous les jours comme des mantras et au bout de trois jours je les jette. En ce moment, c’est une chanson de James et le titre Getting Away with it. 

Le super-héros que tu aurais voulu incarner
Bob Paar, le père de famille dans Les Indestructibles.
Un site internet dont tu es accro
Je ne suis pas accro aux sites internet mais au Smartphone. Et l’application dont je suis accro, c’est Twitter.
Jamais sans…
Ma clope! 

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