Yes to all?

Yes to all?

J’ai rencontré pour la première fois Sylvie Fleury en 2005, par le biais d’un ami commun. Au gré de quelques échanges ponctuels, son esprit, sa vision et son travail m’ont régulièrement interpelé. Artiste contemporaine genevoise de renom, ses œuvres colorées empruntent leurs codes au vestiaire féminin, à la mécanique américaine, à des pratiques aux aspirations ésotériques, à l’histoire de l’art ou encore aux emblèmes modernistes. Parfois stigmatisées, ses pièces souvent autocritiques symbolisent une jonction entre l’Homme, la consommation et l’art. C’est au restaurant le Thé, entre deux dim sums, que je la retrouve un mardi soir.

Comment es-tu venue à l’art contemporain ? Volonté ou hasard?
Disons qu’à 20 ans, j’ai voulu quitter Genève et suis partie à New York pour y apprendre l’anglais. J’y suis restée deux ans. J’étais vaguement fille au pair et très vite j’ai rencontré des gens qui étudiaient le cinéma. Ils s’efforçaient donc de faire des films avec trois fois rien, parce qu’ils n’avaient pas d’argent. J’ai trouvé ce milieu sympathique et me suis jointe à leur groupe. Je ne m’étais pas spécialement posée la question de l’art avant de partir, mais j’adorais la photographie, et ces nouveaux amis m’emmenaient voir les derniers concerts, expositions ou performances. Une fois mon visa échu et de retour à Genève, j’ai regardé la ville d’un autre œil. J’ai eu envie de poursuivre cette expérience, différemment. J’avais un groupe d’amis, et ensemble on a ouvert une petite galerie dans le quartier des Pâquis. La première exposition présentait des graffitis, car à New York c’était très en vogue alors qu’ici, ce n’était pas vraiment démocratisé. Très vite ce lieu est devenu un point de ralliement. A cette époque, il y avait encore beaucoup de squats, j’ai l’impression que les choses se mélangeaient plus facilement. On pouvait côtoyer le milieu alternatif puis finir au Griffin’s. Cet endroit n’était pas une galerie à proprement parler et lorsqu’on ne savait pas quoi montrer, on achetait des tableaux au marché aux puces et on faisait des accrochages sur les murs noirs de l’espace. On a aussi organisé des dégustations de nourriture japonaise quand Uchino est arrivé en Suisse. Ce n’était pas très artistique mais il y avait un désir de créer une excuse pour tout ça. J’ai pris alors l’habitude de faire des installations. J’ai vu que c’était possible, avec un background un peu plus punk, de créer un lifestyle. La première œuvre que j’ai exposée, c’était les Shopping Bags en 1990, une installation d’une dizaine de sacs en papier griffés, bilan de mon shopping du jour, nommée C’est la vie, en référence au parfum de Christian Lacroix, ainsi qu’au personnage Rose Selavy de Marcel Duchamp. D’ailleurs, une de ces premières pièces se trouve aujourd’hui au MAMCO.

Ton travail utilise principalement la photographie, la vidéo, la sculpture et l’installation… Pourquoi ces médias-là?
Quand j’étais à New York, j’ai fait une école de photo et je pensais en faire mon métier de retour à Genève. Mais il fallait bien gagner de l’argent, j’ai donc eu des emplois temporaires, dans des sociétés financières parfois un peu louches, des banques, des cabinets d’avocat. J’ai aussi travaillé au CICR, afin d’étoffer ma collection d’insignes avec des croix rouges. Ce n’est que bien des années plus tard, que j’ai appris leur présence dans le travail de Beuys! La vidéo est venue après, dans les années 90. Je voyageais beaucoup pour voir des expositions. Comme je n’avais pas fréquenté d’école d’art, j’ai expérimenté avec les médias qui m’étaient familiers à ce moment-là. Mes premières vidéos étaient assez minimales et semblaient évoquer des pubs. J’essayais toutes les chaussures de mon armoire, je lavais des voitures américaines en chemise de nuit Pucci. C’était très spontané comme pratique. Un matin à la jardinerie, j’ai vu le jardinier mettre des sacs d’engrais dans le coffre de mon américaine dorée. Dès l’après-midi, j’ai enfilé une robe longue en éponge orange, des stilettos en plastique rose, et je plongeais mon beauty case bleu métallisé dans ce même coffre devant l’objectif de mon caméscope. Je ne m’embarrassais pas de schéma de carrière, et n’aurais jamais pensé qu’un jour ces pièces seraient exposées dans un musée. 

Comment s’affirme-t-on en tant qu’artiste? Te sens-tu légitime?
Peut-être qu’à partir du moment où tu exposes ton travail dans une galerie, une réalité se met en place? La suite ne me regarde plus vraiment. Ce qui m’intéresse, c’est lorsque tout devient matériau potentiel pour une œuvre d’art. Dans ces moments, la vie devient un peu comme une installation et son côté illusoire se met en relief, ce qui n’est pas désagréable.

Plutôt collectionneuse ou consommatrice?
Yes to all, comme d’habitude.
Yes to All. Alors vraiment oui à tout?
Pour le meilleur et pour le pire. Ou juste pour le meilleur…
De l’extérieur, nous imaginons le milieu de l’art comme impitoyable, entre critiques et jalousies. Est-ce le cas? Le milieu de l’art est comme tous milieux professionnels, sportifs ou autres. Quand tu regroupes des gens d’un même secteur d’activité, il y a une compétition. Si j’ai bien compris, plus il y a d’argent et plus ça saigne. Ce qui compte c’est de ne pas trop s’en préoccuper.
Oui mais l’exposition est plus importante dans ton milieu…
L’exposition est un excellent outil pour s’exercer à s’amuser des critiques, quoiqu’il arrive.

Après 35 minutes de repas, on nous indique qu’il ne nous reste que 10 minutes pour terminer de manger, car de nouveaux clients arrivent. Sylvie me regarde et sourit. En tant que clients réguliers, nous connaissons bien la rudesse de la serveuse du Thé et préférons en plaisanter. Je conclue.

Doutes-tu beaucoup?
Le doute fait partie de la recherche et peut aussi faire avancer. Je n’ai jamais aimé être trop convaincue. L’ambiguïté, tout comme le doute, est une sorte de moteur. D’ailleurs, j’expose aussi des moteurs de voitures en bronze. J’aime les V8!
As-tu une ville qui t’inspire plus qu’une autre?
Il y a beaucoup trop de villes que j’aime pour en choisir une seule. Los Angeles pour son côté new age, sa culture des voitures et son milieu artistique en ce moment. Mais j’apprécie aussi énormément l’Asie. Dernièrement, j’étais à Oslo pour présenter une pièce et j’ai vraiment appréciéJ’aurais aimé y passer plus de temps. J’ai aussi été récemment à Venise, il y a eu un mini tremblement de terre et les lustres de Murano se ont commencé à se balancer. Je me suis dit que cette ville est quand même incroyable. Ses contrastes sont un peu magiques.

Un projet en cours?
J’espère pouvoir commencer à tourner une sorte de film performance bientôt.
Plutôt Warhol ou Mondrian?
Plutôt Helen Sturtevant ou Lynda Benglys.
Hermès ou Chanel?
Les deux ont de très beaux shopping bags!
Tu n’es pas une femme de choix, n’est-ce pas?
J’attends toujours la dernière minute pour faire mes choix. A une époque, j’avais même une application dans mon iPhone avec une pièce de monnaie. Tu secouais le téléphone, et elle tournaillait. C’était pile ou face. J’ai pris quelques décisions avec ça et j’ai toujours aimé inclure un peu de hasard dans ma pratique artistique.

Photographie © Julien Herger 

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