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Plexus

Les corps s’entassent. Pour avoir un point de vue idéal. Pour ne rien manquer du spectacle. Les organisateurs ont certainement sous-estimé le succès que remporterait cette pièce écrite et réalisée par Aurélien Bory pour Kaori Ito en 2012. Alors assis sur les marches, nous nous sentons presque privilégiés ma chérie et moi. Il faut dire que les quelques malheureux retardataires qui attendent au dehors n’auront pas le privilège de rencontrer cet univers. La lumière s’évapore. Les gens cessent de ruminer qu’il y a trop de monde.

Noir. Silence.
A mesure que les kelvins montent en intensité, se dessine au premier plan de la scène la silhouette de Kaori Ito, vêtue d’une simple nuisette. Son corps est appuyé de tout son long sur un vaste rideau de soie, noir. Ce dernier, opaque, cache toute la scène. En un geste, elle nous donne à entendre les battements de son coeur. Le micro contact qu’elle vient d’appuyer sur sa cage thoracique n’y restera pas longtemps, il virevolte bientôt d’une partie de son corps à une autre, quadrille, entre deux spasmes, son anatomie. Le silence est brisé. Le voyage sera intérieur, sensitif, émotionnel.
Les gestes de Kaori Ito sont précis, incarnés, violents, machinéens. Le voile tremble au rythme de ses mouvements, hypnotise notre regard de ses remous. Le voyage sera aussi celui du corps.
Un corps qui cherche une réincarnation, un second souffle. Après avoir exploré coeur, tête, poumons, artères, coudes et intestins à travers les sonorités qui les composent, la voilà qui s’enfonce dans les tréfonds d’elle-même, emportant le voile qui nous bridait son intérieure. Une forêt de fils complexe et bien rangée se dessine en arrière-plan. Tout en profondeur.

Lumière. Illusion.
Deux ou trois projecteurs disséminés sur les bords de la scène permettent de jouer sur la profondeur du décors. Le mapping qui y est opéré permet ainsi de redessiner la structure, lui donner un aspect bi-dimensionnel si cela participe à la cohérence du tableau. Car tout est un jeu de lumière, et la grande inventivité dont font preuve Bory et Ito tranche avec le minimalisme du décors. Une femme, des fils, des voiles. Rien de plus sinon la profondeur de l’âme.
Le quadrillage devient tour à tour habitacle oppressant, toile de cinéma, hologramme, plan de coupe 2D, espace tridimensionnel. Et Kaori Ito en joue, car elle en fait un outil qui redéfinit toutes les règles de l’équilibre, du corps, de l’espace, qu’il soit matériel ou temporel. Et du son. Il est important ce son. Nous sommes entrés dans son intérieur avec lui et il ne nous lâchera pas jusqu’à la fin du périple.

Fil. Vibration.
Les compositions de Joan Cambon ne sont pas sans rappeler le minimalisme du jeux-vidéo Limbo. Et cette passerelle entre Limbo et Plexus n’est pas anodine, car cet espace de la scène que quadrille Aurélien Bory représente en soi le passage d’un état à un autre, stationnaire, contemplatif, l’antichambre de la mort où tout se télescope.
Le compositeur n’en oublie pas de laisser un espace que Kaori Ito pourra investir, car sa musique n’est pas figée. Elle vibre tant au son des cordes de l’imposante structure, que sous la lourdeur des pas de la danseuse. L’uns et l’autre se donnent résonance, se complètent. Ce faire corps renforce le romanesque de la mise en scène. La musique, plus que d’être un tapis sonore comme c’est souvent le cas, devient un outil narratif qui participe en direct au voyage intérieur auquel les auteurs nous convient.

Toile. Prison.
Ce voyage, c’est celui d’une réincarnation, du passage comme cela a été susmentionné.
Voyage introspectif comme annoncé en introduction lorsque Ito nous délivre les battements de son coeur. Mise à nue d’une âme fébrile qui a besoin de s’enfoncer en elle-même pour mieux comprendre.
Voyage du corps qui en perdant tous repères réinvente sa grammaire, trouve son équilibre sur une structure mobile dont la surface danse avec la chorégraphe.
Voyage spatial qui scrute la profondeur de l’âme. L’onirisme est dans la profondeur, le cadavre est au premier plan avec le spectateur.
Voyage temporel lorsque les mouvements de la danseuse en déséquilibre sont à l’arrêt. Exploration qui trouve son apogée au moment où Kaori Ito traîne son fardeau – un long voile noir – qui reste comme suspendu autour d’elle telle une étreinte.
Voyage spirituel enfin lorsque Kaori Ito prend de la hauteur et tente de trouver une issue. Aucun échappatoire dans cette prison de fils, tout du moins pas dans cette direction. Car ce n’est pas à travers l’élévation que l’on grandit. La fuite, la compréhension, l’élévation, toutes ces choses dont nous parlent Bory et Ito, trouvent leur substance dans la profondeur. On ne s’enfonce que pour mieux renaître. De la même manière que Kaori Ito dont le costume d’or luisant – à l’aura sublime – offre un chant du cygne éloquent avant de disparaître derrière un voile noir. La toile vibre, absorbe, dévore la chaire au rythme de ses remous organiques. La danseuse est de l’autre côté de la scène et s’est éteinte avec la lumière.

Noir.
Clap de fin.
La salle – comble – applaudit comme un seul homme la performance. Kaori Ito revient par cinq fois nous saluer. Sa souplesse lui permet même de nous faire un geste du pied en guise de remerciement. La régie sera obligée d’activer les lumières pour nous signifier, presque gênée, de cesser l’ovation. Tandis que d’autres quittent l’ADC et semblent avoir déjà orienté leur pensées sur la saveur du met qu’ils s’apprêtent à manger ou la cigarette qu’il s’empressent d’aller fumer, moi, je reste contemplatif, rêveur, remué.

Sans voix.
Pas tout à fait.
Je ne peux empêcher mes lèvres de murmurer lentement, entre deux sanglots:
“Merci”.

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