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Marche à l’ombre

Parmi les rendez-vous auxquels il convenait de répondre présent en ce mois de février, gageons que s’inviter au royaume des ombres a le mérite que l’on s’y attarde. Monté par la troupe Pilobolus (qui avec quarante années d’existence peut se targuer d’avoir atteint le rang d’institution), Shadowland n’est pas un inconnu dans le paysage, loin de là. Sentiment amplifié au moment de se remémorer les quelques bribes du spectacles qui nous ont été dévoilées de-ci de-là précédemment. De quoi se faire plaisir aux mirettes à n’en pas douter, mais au delà de ce prologue fort séduisant à quoi s’attendre in-situ?

Lorsque nous prenons place dans le théâtre avec Elliot, un proche compère, la scène est déjà emplie de divers accessoires dont on devine aisément l’ultérieur usage. Signe distinctif que la troupe souhaite jouer la carte de la complicité avec son public: vous avez vu l’astuce, mais vous allez y croire. Avalanche de mensonges à venir. Les danseurs – très modestement vêtus – entrent en scène et font voltiger parmi eux trois des leurs du bout de leurs bras agiles. Au gré d’une série de mouvements finement menés, voilà notre trio de protagonistes désormais reconnaissable: le père, la mère, la fille. Une belle brochette de stéréotypes. L’adolescente, femme en devenir, grossit ses modestes seins avec une paire de chaussettes en se regardant devant la glace. Sinon elle rêve d’un monde fait d’ombres où une main géante lui broierait la tête. Logique.
Ce qui surprend – assez rapidement – c’est l’intelligence du dispositif couplé à la grammaire corporelle qui se met en place: on se meut de manière gracieuse et discrète par agiles roulades lorsque l’on est élément du décors. Le ton est plus théâtral au moment d’être personnage, l’allure , elle, cabotine. Premier contraste qui corrobore totalement avec la tonalité d’un récit qui utilise ses individus comme prétextes. Le second contraste, et c’est certainement là que le spectacle trouve sa profondeur la plus admirable, se situe dans ce revirement d’un univers à l’autre, la réalité face à l’onirisme. Si l’onirisme ne quitte jamais totalement l’espace de la scène lors de ces interludes tridimensionnelle, il y a matière à faire communiquer ces deux langages de manière fort brillante. Un jeu d’équilibriste à l’innocence toute relative: le centaure avec lequel l’héroïne – à tête de chien – tisse une histoire d’amour se révèle être une paire d’hommes une fois passé de l’autre côté du voile. Les gestes insistent sur la sensualité des corps. Double lecture évidente. Si bien que l’on se dit que ShadowLand est une leçon pas si mièvre qu’elle n’en a l’air.

Une leçon d’inventivité tout d’abord, puisque l’univers qui se construit sous nos yeux ne se cantonne pas à exploiter naïvement son astucieuse idée. Aucune paresse à l’horizon: l’exercice, avant d’être un jeu d’ombre comme cela nous est présenté, se pense avant tout comme une danse avec la lumière et les bords du cadre, si minutieusement accomplie dans ses propriétés que la misérable 2D géométrique prend ici un volume sidérant qui permet la citation de domaines complémentaires tels que le jeux-vidéo, la littérature, le cinéma d’animation et tout un pan du cinéma de genre. Ne vous étonnez donc point de glisser de Jan Švankmajer à Mario Bros en faisant un petit détours chez Lewis Carroll dont le personnage d’Alice aurait rencontré Peter Pan. Shadowland digère ses références avec une maîtrise toute particulière, en partie aidé par la musique d’Alan Poe. Celle-ci façonne des univers très distincts, participe à des instants de tension, d’égarement, tout en créant l’unité. Une approche sensible qui conserve une tonalité plus populaire, car le spectacle ne se prétend pas appartenir à autre chose qu’à un grand divertissement fort plaisant. Lorsque la fine équipe d’acrobates revient sur scène sous l’ovation généreuse d’un public conquis – dont je fais partie – nous restons Elliot et moi sidérés par la précision avec laquelle cet univers fait de petits riens s’est accompli sans le moindre accroc. Un habile voyage qui ne me laissera pas l’empreinte viscérale d’un Plexus de Kaori Ito et Aurélien Bory, les deux spectacles ayant quelques similitudes dans l’économie de moyens et la rigueur. Aucun doute en revanche sur le fait que Shadowland devrait marquer son époque et devenir un objet de citation ultérieur.

Peu avant de se quitter, Elliot me fait savoir qu’il envisageait de s’engager sur un travail qui explorerait la notion d’ombre, et qu’il s’y est déjà attelé. De quoi lui donner quelques idées supplémentaires…

Photographie © JR

Shadowland 2015 Zürich from Showhouse on Vimeo.

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