The Happy City Man

The Happy City Man

Dans la saveur humide d’un après-midi écrasé par le poids des nuages, Dan Acher et son équipe inspectent le ciel avec l’appréhension d’un baromètre sur le point de s’affoler. La masse cotonneuse qui se forme au dessus de nous n’est pas de bonne augure en amont de la projection de Gravity, mais c’est avec un stress somme toute éludé que Dan m’accorde une demi-heure pour discuter. Au lieu de se mettre à l’écart comme c’eût été d’usage, il nous invite à nous asseoir au milieu de la foule de CinéTransat, à même la pelouse. On reconnait à travers cette action être en présence d’une personne qui vit au service d’un idéal humaniste et forcément, cela s’en ressent dans le discours…

A la vue de la symbiose dont semble être constituée ton équipe, est-ce que tu arriverais à définir ce qui fait la nature de votre force?
Dan Acher – On est tous là parce que l’on croit en notre projet. On pourrait tous gagner des salaires beaucoup plus importants en allant travailler ailleurs, mais nous restons unis car c’est – pour chacun – un projet de coeur dont on mesure l’impact positif qu’il a sur les gens.
Et par rapport aux nouvelles recrues, sinon tout autre individu qui auraient traversé l’histoire d’Happy City Lab, penses-tu qu’ils/elles aient permis de faire évoluer le projet dans sa globalité?
J’y viens. Ce sont avant tout des personnes admirables en soi. Plus que ça, ce sont surtout des gens qui ont une tête sur les épaules et qui savent s’adapter, car même si tu n’es pas spécialiste en un domaine, notre mode de fonctionnement demande à trouver constamment de nouvelles solutions. Chacun d’eux a cette qualité. Après, l’histoire d’Happy City Lab se nourrit des gens qui gravitent autours de nous et c’est cela qui est beau. Mon rôle a peut-être été celui de donner une impulsion…  ensuite chacun y amène quelque chose. Dans notre cas, nous avons un style de management où tout se discute et où les décisions sont prises en commun.
Ce mode de fonctionnement… serait-ce ton conseil à destination de ceux qui, comme toi, tenteraient de s’inscrire dans le paysage?
Je crois qu’il est super important de s’entourer de gens dont les avis ne sont pas forcément les mêmes que les siens, cela enrichit la conversation tout le temps. Après la méthode horizontale, c’est un choix essentiel à notre méthode car, tout ce que l’on fait est tellement généreux que nous ne pouvons pas demander le strict minimum. Si les personnes étaient inflexibles, nous n’aurions aucune possibilité de fonctionner. C’est un mécanisme idéal si l’on souhaite responsabiliser chacun dans la tâche qui est la sienne. Certes, la responsabilité finale m’incombe, mais dans notre situation, tout le monde se sent responsable du bon fonctionnement de l’installation et c’est ce qui fait qu’à CinéTransat, notamment, l’action ne se limite pas à appuyer sur Play et lancer le film.
Parmi toutes les structures que sont Tako, 42 Prod et CinéTransat, peut-on y déceler un fil rouge?
Carrément! Disons que notre fil rouge c’est celui de faire vivre des expériences positives aux gens, de transformer les villes par le biais d’initiatives, d’installations participatives qui nous amènent à rencontrer l’autre, casser un peu les barrières. Par exemple, à CinéTransat, les films (cultes qui finissent bien) sont un prétexte pour ce que l’on arrive à faire vivre à la foule sur la pelouse, ensemble.
Par le biais du label Happy City Lab, tu sous-entends que la ville est un canevas… pourquoi avoir choisi Genève pour commencer tes expériences?
Parce-que je suis genevois. Bien que je ne sois pas né ici, j’y vis depuis l’âge de deux ans. Certes, j’ai longtemps voyagé, pendant sept ans et c’est seulement après avoir – littéralement – fait le tour du monde que j’ai compris à quel point j’aimais beaucoup cette ville. Conclusion, je suis là et je trouve un vrai potentiel dans cette région dont la richesse culturelle et cosmopolite me poussent à creu…

( Il s’arrête de parler et contemple au loin l’écran que le staff commence à dresser)
Regarde, il y a l’écran qui se lève…

C’est beau…
Ouais c’est chouette… je disais donc, à creuser…
On dirait des lèvres, une bouche
Ouais (Rires) 
Un gros hot dog… non?
…Donc Genève est une ville super riche et que j’aime beaucoup…

Quel a été le baptême du feu pour toi?
Le baptême officiel c’était avec Agir 21. J’ai étudié trois ans à Auckland à l’Université là-bas et à la fin je me suis dit “qu’est-ce que je fais avec mes études de management et d’anthropologie sociale“ et c’est là que j’ai compris que j’aimais réunir les gens autour de moi pour travailler dans des directions communes tout en reconnaissant les différentes capacités de chacun. Je me suis donné deux ans pour analyser le terrain avant de lancer le festival et lorsque je suis rentré à Genève, j’ai réuni un comité duquel est né le projet. Passer du mot d’Agenda 21 et ses bla bla à Agir 21 et ses actions. Cela consistait en une année d’actions très très concrètes portées par les étudiants des cycles et collèges (3000 jeunes ont participé). On a construit et posé des panneaux solaires, nettoyé des rivières, planté 1100 arbres, décoré des bus… enfin vraiment plein plein de trucs et cela se terminait par un festival de trois jours sur la plaine de Plainpalais. J’avais 27 ans, c’était assez fou.
Cet entrain, c’est quelque chose que tu n’as pas complètement abandonné avec tes futurs projets et ton souhait de les voir apparaître dans d’autres villes.
Nous sommes présents cette année dans pas moins de 5 ou 6 villes différentes. L’idée première est de s’étendre en Suisse et en France voisine espérant toucher de nouvelles personnes de sorte que nos projets puissent vivre ailleurs, à l’international. Très clairement.
Vous envisagez que des personnes puissent reprendre vos projets de la même manière que vous avez repris celui de Play me I’m Yours?
Oui, mais les pianos sont surtout le projet de Luke Jerram, dont nous sommes en charge de l’organisation ici et au sein duquel nous développons des créations parallèles plus personnelles telles que Les Pianos la Nuit ou encore The Lost Piano. Pour ce qui est de l’étranger, il y a différentes manières de faire: d’autres structures peuvent effectivement organiser nos événements ou re-créer nos installations, c’est déjà le cas à Lyon typiquement. Sinon nous allons aussi appliquer le fonctionnement de tournée d’installations artistiques où les organisateurs locaux reçoivent une fiche technique en amont puis l’artiste et un ou des techniciens vont sur place afin d’accompagner la mise en place.
Play me I’m Yours et d’autres projets, qu’ils soient passés ou à venir, semblent réunir un certain rapport à la musique. Quelle est ton histoire par rapport à ce médium?
Mon histoire n’a absolument rien de spéciale […] Là où c’est intéressant, c’est que de la même manière que j’aime bien la musique, j’aime bien le cinéma sans être de nature cinéphile. Toutes ces formes que nous mettons en place sont des moyens pour nous d’atteindre un public à travers une émotion.
Pour rebondir sur cette notion de médium, CinéTransat entre dans sa septième édition qui a vécu une entrée en matière brillante avec une participation record. Ça doit te faire un petit quelque chose tout de même?!
Je suis hyper content que des gens puissent vivre ça, par rapport à l’équipe aussi. Pour rappel, l’année dernière nous avons subi les déboires du mauvais temps toute la saison et chaque jour nous nous disions: on y va! on y va pas […] Nous avions commencé CinéTransat avec 53 personnes, staff compris (nous sommes quand même 17) sur Ferris Buller. La soirée d’ouverture est pourtant censée être l’une des plus fédératrices. C’était un peu rude, mais nous avions réussi à transformer cela après avoir fait le tour de toutes les personnes présentes sur la pelouse et leur avoir annoncé “Ouais quand Ferris il est dans le cortège, on va se lever et danser”. Chacun a joué le jeu. Le vécu fut magnifique. 

Nous avons également eu le retour émanant d’une femme qui travaillait avec des immigrants, elle accompagnait une érythréenne qui avait fui la guerre avec ses quatre enfants et ils sont venus voir un film sans rien en comprendre, car il ne parlaient pas la langue. Les gamins ont rigolé pendant le film et à la fin l’assistante nous a écrit. En ces termes, la mère lui disait “Je suis heureuse… mes enfants ont rigolé en voyant le film, et pour la première fois de ma vie, je suis heureuse…” c’est tellement puissant comme témoignage qu’à partir de ce moment là, mauvais temps ou non, tout ce qui avait été entrepris dès lors en valait la peine. […] On plante des graines, et cela amène un changement. Il n’est certes pas quantitatif, mais il transfigure l’avis que l’on pourrait avoir sur notre ville, sur nos voisins, les étrangers, et cela joue son rôle au quotidien. 

Cette année, il y a moult soirées à thèmes / partenaires. Par cela je pressens que vous avez une vision assez consciente des transversales possibles lors d’un événement comme le vôtre et du rôle que vous avez à y jouer. Je me trompe?
Ecoute, ces projets ont tous une portée qui soit Humaniste. On choisit souvent des films qui sont plus ou moins militants, mais l’approche n’est jamais frontale et la plupart du temps les gens ignorent qu’ils viennent pour cela (à quelques exceptions près, certains films étant plutôt explicites). Pour reprendre l’exemple des Boîtes d’Echange, derrière il y a du social, de l’environnement, du développement durable, de l’économie participative… on travaille sur le vivre ensemble, mais ton action a seulement consisté à prendre un objet de chez toi pour le déposer un peu plus loin dans une boîte. Notre rôle est également celui de faire découvrir le cinéma local en proposant des courts métrages en avant-programme et une soirée spécifique de court-métrages. Chaque année nous mettons en avant une association ou une organisation sur toute la saison. Cette année, c’est la Fédération Suisse des Sourds. Leur soirée était géniale pour tout le monde. Imagine, il y avait trois sourds qui tenaient la buvette, c’était donc un café des signes et si tu voulais commander à boire, il fallait que tu signes, pas le choix. Les signes étaient imprimés et tout le monde s’y collait. Nous avions également des interprètes qui accompagnaient des sourds. Ensemble, ils allaient à la rencontre des gens sur la pelouse et entraient en interaction avec ces derniers. Plus tard, la présidente a signé le discours précédent le film qui fut traduit pour le reste de l’audience. Cela a été une soirée très forte autant pour le public que pour les staff, particulièrement celui de la buvette qui a décidé de ne pas dire un mot de la soirée, d’apprendre un maximum de signes et de jouer le jeu jusqu’au bout. Une très belle rencontre, puissante.
Tu parlais de “planter des graines” précédemment. Ton action me fait penser à celle de JR (l’artiste) dont certains travaux existent au delà de lui. Il a planté un germe qui est devenu une plante porteuse d’un message que d’autres abreuvent. Si lui a planté ce germe, est-ce que ça te parle si je te dis que toi tu es l’étincelle qui viendrait allumer une flamme intérieure chez les gens?
(Réflexion… timidité… humilité)
La question te semble difficile?
Non… Je fais mon travail, j’apporte ma touche. Mon discours serait plutôt, “Moi je fais ça, j’ai décidé de le faire à plein temps et d’en faire ma vie” et à ce moment-là certains me suivent. Il y a plein de personnes qui viennent vers moi pour me dire “Ouais j’ai un super projet pour toi et j’aimerais qu’on le fasse ensemble et je leur réponds souvent: “oui c’est bien, mais tu sais, j’ai déjà beaucoup de choses. Pourquoi ne le ferais-tu pas toi? Lance toi.”  C’est pas bien compliqué, il suffit juste de faire, et plus nous serons nombreux à faire des choses et plus nous aurons la capacité de transformer cette ville et cette vie. 

Donc si mes actions peuvent inspirer d’autres personnes c’est tout cela de gagné. Quant à dire si moi je suis la graine, le germe ou quoi que ce soit d’autre, je n’en sais rien. Je fais juste mon travail.
danarcher2

La suite de la soirée est sans précédent. A mesure que le ciel se gorge de cumulus qui en viennent à sculpter une haie de nuages noire, massive, les éclairs finissent par littéralement nous encercler. Quelques personnes moins à leurs aises font le choix de prendre le large, tandis qu’une foule d’irréductibles ne perd pas l’espoir de faire un jour des galipettes dans l’Espace avec Georges Clooney. C’était sans compter l’arrivée de la pluie torrentielle. Alors que l’on se masse sous les arbres en attendant l’accalmie, il convient de trouver des solutions autrement plus astucieuses : “que tout ceux qui ont un parapluie le lève et le fasse tourner au-dessus de lui… très bien, maintenant ceux qui n’ont pas de parapluie savent où il y en a.” Reste un ennemi colossal,  contre lequel personne ne peut se dresser: le vent. Ce dernier embrasse la toile et la renvoie à ses études de physique. On ne peut faire mentir les lois de la gravité, si bien que l’écran commence à plier littéralement sous le poids des bourrasques. Le staff technique accourt et décide, par précaution, de lui remettre les pieds sur terre en ouvrant la valve. Plus de peur que de mal. Georges et Sandra, eux, finiront virtuellement leurs voltiges dans les feuilles des arbres aussi humides que le public qui les contemple. Clap de fin pour ce soir. C’est aussi cela la magie de s’envoyer en l’air à CinéTransat.

Questionnaire pour un astronaute

Dans mon arsenal, j’ai un sabre laser, qu’est-ce qu’on peut bien en faire?
Dan Acher – On en a deux au bureau! Parfait pour casser la routine et faire de faux combats entre les meubles en faisant “Zing, Ziiiinnnng!!!”
Deux sabres c’est mieux, non?
Toujours. Ce sont peut-être les éléments essentiels du bureau en fait.
La Nasa peut nous rendre surhumain: un super pouvoir pour la route?
Comprendre réellement les conséquences de nos actions. Et la capacité d’agir en conséquence.
Un livre à lire sur la face cachée de la lune?
Vu que cela doit être assez rapidement ennuyant comme endroit, Shantaram de Gregory David Roberts. Ce type vit en une journée mon quota d’aventures pour 40 années.
J’ai pris un second bouquin pour l’autre face, et toi?
“La Vie des Plantes.” C’est beau de rêver.
Une phrase philosophique à tagger sur le mur des chiottes de notre super vaisseau spatial?
“Always Be Yourself. Unless You Can Be a Unicorn. Then Always Be a Unicorn.”
Le silence… dans l’espace… Personne ne peut nous entendre… t’as pris un disque?
Tom Waits – Rain dogs. En boucle.
La nourriture en poudre, ça va un moment. Aujourd’hui c’est Byzance, qu’est-ce qu’on mange?
Un hamburger végétarien! Je ne sais pas pourquoi, mais j’ai toujours eu un faible pour les hamburgers.
J’ai toujours trouvé que les astéroïdes faisaient de parfaits écrans mobiles. T’as pris quel DVD déjà?
Ferris Bueler’s Day Off et Down By Law
Dis, c’est pas une météorite qui vient d’exploser la planète Terre là? Hé Dan?!! Tu penses à quoi?
Depuis le satellite: “Ah, merde…”
Si j’étais sur la planète: autant apprécier le spectacle 🙂

dan

FERMER
CLOSE