David August: une saveur orange

David August: une saveur orange

Alors que Fabian Kozelsky parachève son DJ set, le voilà qui arrive, fines bouclettes en suspension, cheveux châtains clairs aux reflets blonds, le geste précis. La salle du Cercle des bains n’est certes pas la plus grande que le festival pouvait lui offrir, mais elle est déjà sacrément remplie de ses admirateurs – vraisemblablement nombreux – qui commencent à se masser suffisamment proche pour voir le travail. Travail d’orfèvre, car David August du haut de ses 24 ans semble avoir un beau kilométrage au compteur et ce n’est pas son calme inébranlable qui fera taire cette donnée. Le jeune homme connaît la musique, il la pratique depuis qu’il a cinq ans, période à laquelle ses parents l’ont mis derrière un piano. Il s’est forcé, un peu, et a vite compris comment transformer la contrainte enfantine en un outil ravageur qui fait qu’on l’appelle désormais Monsieur, même avec sa gueule d’ange.

David a décidé de creuser son sillon dans le registre du live act, une manière de donner en direct sa musique et de se rapprocher du contexte d’un concert. Sa musique est intimiste, elle fonctionne par système de loop dont l’alignement des couches donne un effet d’apesanteur. Le prodige ne se contente pas de nous faire voltiger avec grâce et élégance, l’exercice live offre un panel plus dansant, ce qui lui permet de repenser minutieusement la structure de ses morceaux et de nous offrir diverses variations de très bon goût: distorsion du temps, montée progressive savamment orchestrée afin de donner plus d’amplitude à ces ruptures où la puissance des basses et la boîte à rythme imposent leurs quadrillages. Le public réagit avec vigueur. A chaque fois.A la sortie de son concert, l’opportunité d’obtenir une interview avec le jeune hambourgeois s’esquisse gentiment. Il me faudra m’aligner entre deux autres magazines qui souhaitent lui soutirer la même chose. A ce moment là, je ne souhaite pas le surcharger de questions. Dans la salle attenante au MAMCO, suffisamment isolée des bruits ambiants, je commence enfin l’interrogatoire.

Quel est le bénéfice d’une formation dans la musique classique?
De la connaissance. Je sais que je peux m’appuyer dessus. Vous savez, c’est comme quelqu’un qui tondrait la pelouse tous les jours, à la fin il saurait comment couper l’herbe. Cela finit par devenir un savoir-faire qui, à force de répétitions quotidiennes, lui est utile.
…et la plus-value face à quelqu’un qui n’aurait pas ce background?
Vous savez, il n’y a pas de règle. Certaines personnes ont le don d’assembler des samples, d’autres excellent dans un registre totalement différent.
Qu’en est-il de la question de l’harmonie, du tempo?
Non Je ne crois pas que cela ait tant d’influence. Admettons que ma connaissance me dise que tel arrangement ne devrait théoriquement pas fonctionner, je le sais. Maintenant une personne pourrait tout à fait trouver cette combinaison intéressante et l’utiliser pour en retirer quelque chose, parce que cela lui convient. C’est une question d’intuition qui se passe de règle. Il y a par ailleurs des logiciels qui arrangent eux-même une suite d’accords, tu n’as dès lors plus qu’à appuyer sur un bouton et l’harmonie se fait. Plus de limites.
Est-ce un outil que vous utiliseriez?
Non.

Depuis qu’il a décidé d’orienter son travail vers la performance live à défaut du DJing, je lui demande qu’est-ce qui a changé dans son approche.
Il y a des différences, aucun doute là-dessus, chaque discipline ayant ses avantages et inconvénients. Un DJ aura besoin de préparer des morceaux allant de 7 à 9 minutes en amont de son set, à la différence du live act qui permet, lui, de travailler sur la base de loops uniquement. Une loop d’une durée de 6 à 8 bars marche très bien au moment des les assembler, cela offre un large choix d’expérimentation. Bien sûr, il te faut penser au déroulement de ton set, notamment savoir quelle sera ton intro, ta conclusion, etc.
davidaugust2
A mesure que je le flatte sur ce qu’il a produit en cinq ans (4 EP, 4 albums), je lui demande si la musique électronique est à l’origine d’une création aussi faste.
Je n’ai pas fait tant de choses, je trouve.
Je lui montre ma feuille avec les titres dessus, et insiste.
Non, pas tant en cinq ans…
Vous avez été prolifique, non?
Vous vous éloignez de la question initiale qui était de savoir si la musique électronique, en tant que contexte, permettait d’avoir une production rapide. Je ne pense pas que cela soit une constante, cette donnée dépend beaucoup du genre de production, de l’artiste, du désir. Certains prendront beaucoup de temps à aboutir à quelque chose car le contexte l’oblige, ce qui ne sera pas le cas pour d’autres. Donc oui, le contexte, mais ce n’est pas relié à la musique électronique en soi.
Vous enregistrez tous vos sons?
Oui.
Est-ce que le live act influence la manière dont vous produisez vos albums aujourd’hui?
Oui, forcément. Les choses sont pensées, préparées en amont, cela a une influence.
Cela donne quelque chose de plus organique à votre musique?
Non, pas organique. Spontanée.

David August est précis dans ses mots, la même précision qui était la sienne lorsque sur scène il effleurait du bout des doigts ses potards. Une demi-seconde auparavant, il pianotait les touches de son clavier. Lorsque je lui demande s’il a songé à composer de la musique pour des films, il m’avoue l’avoir déjà fait. Deux ou trois courts-métrages. Et plus si affinités.
Vous avez des paysages dans la tête lorsque vous composez?
Je ne crois pas que j’en ai… enfin si un peu, comme tout un chacun.
(Réflexion)
Des ressentis plutôt.

Il disait faire une musique mélancolique dans une autre interview.
C’est quoi un son mélancolique?
(Réflexion)
J’ai pu dire cela, mais je crains que ce mot puisse être mal interprété.

Précis dans sa musique. Précis dans ses mots.
…la mélancolie peut être associée à un sentiment de tristesse. Ma musique ne parle pas de tristesse, mais d’un fort ressenti, d’une sensation.
Quelque chose de profond? L’âme?
Oui… La profondeur. Je crois que c’est le plus approprié.
Je lui annonce qu’on arrive à la dernière question.
Il a fait tant de choses que je me demande quelles sont ses projets de vie.
Je n’ai pas d’attente particulière sinon continuer à jouer de la musique comme je le fais. Je crois que transmettre ce qu’il y a de plus profond en nous, ce qui est le cas d’un musicien, et de se rendre compte à quel point les gens apprécient cette part si profonde de nous-même, c’est un des sentiments les plus fort que l’on puisse avoir.

Je le remercie pour ce moment et commence à ranger mon barda quand je lui glisse:
De quelle couleur est votre musique?
(…) Orange. C’est une réponse très spontanée, car je ne m’attendais pas à ce que l’on me la pose. Très bonne question par ailleurs. Un orange qui tirerait vers l’ocre, le brun.
Pourquoi l’orange?
Parce qu’elle a quelque chose de lumineux. Positive.

Photographies © Sébastien Moitrot
To read this interview in English, click here

FERMER
CLOSE