Prélude avec Chilly Gonzales

Prélude avec Chilly Gonzales

Pour la pianiste (très) amateure (et néanmoins passionnée) que je suis, rencontrer Chilly Gonzales est comme un rêve que l’on oserait faire, de peur qu’il ne se réalise jamais.
Ne cherchez cependant pas les raisons d’une telle admiration chez les Daft Punk pour lesquels il a composé “Within” et obtenu un grammy award; ni dans le livre Guinness des records où il détient le record du plus long concert de l’histoire depuis 2009.
La critique le compare souvent à Erik Satie, moi je ne le compare à personne.

J’ai toujours pensé que la véritable intelligence, celle du coeur et de l’esprit, s’exprime en des mots simples, brise les barrières culturelles et possède un sens de l’humour affûté.
Chilly Gonzales fait preuve d’intelligence avec excentricité: une manière de se rapprocher de son public lorsqu’il entre en scène muni de sa robe de chambre et de ses pantoufles, de le laisser venir dans son intimité. Ses compositions se jouent au piano avec bonheur et humour; elles sont universelles bien que difficiles.

Dans l’univers de Chilly Gonzales, il n’y a pas de place pour le solennel et la béatitude. Dans l’univers de Chilly Gonzales, il y a des licornes à la crinière rose sur fond bleu qu’il porte sur son t-shirt au moment où mon rêve inimaginable se réalise:

Quelle relation entretenez-vous avec le piano? Quant l’avez vous rencontré pour la première fois et comment cette relation a -t-elle évolué? Est-il devenu un ami, parfois un ennemi? Vous disputez vous avec lui?
J’ai rencontré le piano étant très jeune, grâce à mon Grand-Père hongrois. Ce dernier avait une attitude extrêmement respectueuse envers l’instrument. J’ai donc fait preuve de mimétisme au début. Puis un jour, j’ai réalisé que pour incorporer une dimension créative à cette relation, il me fallait, de temps en temps, lui manquer de respect et l’objet est descendu de son piédestal où mon Grand-Père l’avait installé. Idolâtrer un artiste, où le rapport devient quasi religieux empêche selon moi de trouver sa propre voix; je ne crois pas qu’il existe des dieux vivants de la musique. J’accepte qu’un artiste dont j’apprécie la musique puisse composer un morceau que je n’aime pas.
C’est un peu la même chose avec le piano: j’accepte qu’il y a des jours où cela se passe mal avec lui. Je préfère bien évidemment lorsque cela se passe bien mais je ne dirai pas qu’il se passe quelque chose de sacré. Ma relation se définit plutôt dans les termes suivants: je me lève le matin et j’exerce ma routine. L’humeur matinale va avoir un impact sur l’instrument car je joue chaque matin.
Depuis trois ans environ, je commence toujours avec une heure de lecture de musiques qui me sont inconnues afin d’améliorer ma capacité à lire. Et ensuite, si je ne suis pas en tournée, je vais continuer une à deux heures de composition ou répéter des morceaux. Dans ces moments là, je n’attends pas quelque chose de magique et je ne m’attends pas non plus à avoir l’inspiration à chaque occasion. Il faut avoir une vision à long terme: à force de jouer chaque matin, ce n’est que rétrospectivement que vous vous rendez alors compte quelle idée était la bonne.

Le piano et vous-même êtes donc inséparables?
Oui, je joue chaque jour. Quand je suis en tournée, j’essaye de jouer au minimum une heure à une heure et demi avec l’instrument de la salle de concert. Mais il m’arrive de ne pas pouvoir le faire. Ce matin par exemple, je me suis réveillé à Lucerne, j’ai sauté dans le train pour venir jusqu’ici et je dois partir pour Paris ensuite. Aujourd’hui est donc une journée où je n’ai pas eu l’occasion de toucher un piano et je le ressens. Je suis plus irritable… Et malgré la fatigue, je pense que je me sentirais mieux si j’avais eu l’occasion de le faire.

C’est un peu le soucis des pianistes amateurs ou professionnels, je suppose. L’instrument ne rentre pas facilement dans nos bagages.
Oui mais en même temps, comme je n’ai pas apporté l’instrument en tournée, j’ai la joie de découvrir d’autres pianos. Et cela nourrit ma créativité et me permet de plus m’engager contrairement à jouer toujours avec le même instrument que je connais par coeur. J’ai une relation ouverte avec mon piano; j’ai le droit de toucher d’autres pianos.”

Cet instrument qu’il connaît par coeur et avec lequel il entretient une relation ouverte est, contrairement à ce que nous (son public) pourrions penser, un piano droit Bechstein. Franz Liszt et Richard Wagner ont été fidèles au piano à queue Bechstein, ainsi que Claude Debussy. Mais Chilly lui a préféré un piano droit car il ne se considère pas concertiste. Il se voit comme un “underdog” me dit-il. Obtenir un son orchestral avec un piano droit n’est pas une mince affaire: il admet aimer le challenge puisqu’il a joué plus de 27 heures en concert entre autre. “La pression que je subis lorsque je pars avec un désavantage me permet de me dépasser, d’apprendre et de trouver des solutions intuitives. Souvent, le côté compétitif est renié par les musiciens. Pour moi, il fait partie intégrante de ma démarche.

Le 25 octobre prochain, vous serez au Victorial Hall à Genève pour la deuxième fois mais cette fois-ci en compagnie du Kaiser Quartett. Comment présenteriez-vous Chambers à quelqu’un qui n’écoute pas de musique classique, dont la musique de chambre ne signifie rien et qui écoute le plus souvent du Busta Rhymes?
Chambers” c’est de la pop musique composée avec un quatuor à cordes et un piano. Cette musique instrumentale est une traduction de mes goûts dans la musique moderne – le rap, l’electro, la pop – dans une autre forme de musique plus ancienne, chère à Brahms. C’est une invitation à prendre part à une expérience, un peu conceptuelle, et de croire que la musique peut être traduite. Certains y verront de la pop, d’autres qui ont une formation classique y verront une sorte de miniature de l’époque romantique. Ces miniatures d’ailleurs sont souvent snobées par les grands maîtres de la musique classique: trop légères, ils leur préfèrent des oeuvres monumentales comme les symphonies, les opéras ou les concertos. Mais pour moi, elles sont importantes: je pense aux chansons sans paroles de Mendelssohn au piano, les duos de violoncelle d’Offenbach, qui peuvent être considérés comme de la musique d’ameublement. Mais moi, je crois à ce genre de musique, tout comme je crois à l’écoute passive et active. Il m’arrive d’avoir une écoute passive quand je fais la vaisselle et il me semble légitime d’apprécier de la bonne musique d’ameublement. Mes albums et “Chambers” inclus sont faits pour ces deux types d’écoute. “That’s my pitch”.”

Et quel pitch! Il reste néanmoins une énigme concernant Chilly Gonzales que je n’arrive pas à percer. Il est les mains de Gainsbourg dans une Vie héroïque (et quelles mains!!!), il touche aux web-séries, il est aussi acteur.
Mais pourquoi pas de BO signé par le maestro?
… Quand j’ai tenté de le faire… En fait, signer une BO ne colle pas très bien avec ma manière de travailler. Voyez-vous, dès qu’une idée me paraît juste, je m’investis. Et je ne la lâche plus. Une BO, c’est un travail extrêmement collaboratif, trop collaboratif. Je ne peux pas m’adapter à de nouvelles idées, aux changements qui interviennent dans le film lorsque j’ai commencé à m’investir dans un processus depuis le début. C’est trop dangereux et le risque de rejection est trop grand. Quand je compose mes propres albums, personne n’a le pouvoir de me dire que l’idée dans laquelle je me suis investi doit changer. Une idée, c’est comme un enfant.
Il y a une exception: j’ai composé la BO de “The Piano Room” d’Igor Ivanov Izi. J’ai décrit avec précision au réalisateur comment je souhaitais travailler, j’ai pris un risque en lui faisant confiance car beaucoup de réalisateurs s’accordent avec ma manière de travailler puis je réalise qu’en fait, ce n’est pas le cas. Ma démarche est très certainement trop unilatérale pour ce genre de projets.
Comme dirait Rick Ross: “I am the boss”.”

Afin de conclure, Nietzsche écrit dans son oeuvre “Crépuscule des idoles, Maximes et pointes” que la vie sans musique serait une erreur. Que dirait Chilly Gonzales?
Une erreur??? Oh that’s a little strong. Moi je dirai qu’il ne faut pas prendre la musique trop sérieusement. Je la prends au sérieux car je lui ai dévoué ma vie mais c’est mon choix, mon propre plaisir. Je peux concevoir que certaines personnes ne soient pas sensibles à la musique et ce n’est pas pour autant que je crois que leur vie est sombre et sans intérêt. 
La vie ne peut pas être une erreur, avec ou sans musique. Ce qui est important, ce sont des histoires de vie et de mort. La musique n’est pas une histoire de vie ou de mort, elle permet d’améliorer la qualité de la vie pour la plupart d’entre nous. Peu de gens sont néanmoins insensibles à la musique; j’ai cependant connu quelques personnes pour qui la musique ne rime à rien. Et je ne les juge pas. Moi-même je suis insensible à beaucoup de choses; par exemple, je suis insensible à l’art contemporain. Les galeries et les musées m’ennuient.

J’essaye donc d’imaginer l’intérieur de chez Chilly Gonzales, sans un seul tableau accroché au mur… Il me répondra qu’il possède uniquement un tableau de Brahms, ce pour des raisons autres que ses qualités visuelles.
Je le quitte le coeur léger, léger comme Chambers, car d’ici quelques jours, je serai à nouveau auprès de lui, le 25 octobre au Victoria Hall. Ce n’est donc qu’un aurevoir…

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