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Le Littoral de Zoé Rossion

Afin de nous parler de son film de diplôme, Littoral, Zoé Rossion — jeune cinéaste fraîchement diplômée de la HEAD et seule étudiante genevoise en compétition du Geneva International Film Festival Tous Ecrans — me propose de nous échouer en bordure du Remor, dans un espace où nos paroles seront plus audibles en cette heure de brunch. Son film raconte la trajectoire de Dino, un jeune enfant de coeur – orphelin – dont la perte de repères l’amène à s’ouvrir au grand monde. Approche sensible et sans fioritures pour ce second film qui écume les festivals et qui a commencé sa carrière vendredi soir à Genève. Rencontre.

Je souhaiterais revenir sur l’intitulé de ton film, « Littoral ». De la lecture que j’ai pu en faire, il y a une triple notion de bordure, de caste et de rapport à l’élément  « eau ». Peux-tu nous éclairer un peu plus sur tes intentions de ce côté-ci ?
Dans le cadre de ce film, à travers Dino je dessine plus volontiers la frontière entre deux mondes, à savoir celui de l’enfant qu’il est, confronté à celui de l’adolescent qu’il est en train de devenir. De manière plus littérale enfin, c’est cette notion d’un père qui est parti en mer et qui a disparu depuis. La mer représente un peu le père, cette métaphore d’un inaccessible que l’on imagine, confronté à une réalité, celle de savoir pertinemment qu’il ne reviendra pas.
En parlant de personnages, il n’y en a que deux que tu nommes dans ton film – Dino et Hassan – y a t’il une volonté symbolique derrière ce choix?
C’est vraiment inspiré de personnes réelles: Dino, c’est un garçon que j’ai rencontré lorsqu’il était enfant de coeur et très seul. La seule nuance étant qu’il n’est pas orphelin.
…et qu’en est-il d’Hassan?
C’est un indien que j’ai rencontré dans une église lors mes repérages, la même église qui a été utilisée lors du tournage.

Il y a dans ton film un rapport particulier aux corps. Un corps qui ne nous appartient plus vraiment. Il crée les frontières, installe les castes, crée les interdis. Quelle est la réflexion ou le regard que tu poses sur cette notion de corps ?
Ce point de vue a été motivé par des discussions que j’ai pu avoir avec des amis italiens qui, aujourd’hui encore, évoluent dans une éducation judéo-chrétienne très présente. Il y a beaucoup d’interdits, et plus spécifiquement, quand les petits garçons se masturbent ils doivent aller se confesser, car « c’est mauvais de se masturber ». Je trouve que c’est assez fou que dans notre culture dite judéo-chrétienne – et en Italie plus qu’en Suisse – qu’un rapport au corps soit autant de l’ordre du pêché. Ce corps « contraint », c’est quelque chose que j’avais vraiment envie de traiter oui. 

Comment s’est passé ton expérience italienne. Qu’est-ce qui a motivé ce choix d’aller raconter une histoire dans ce pays là plus qu’un autre?
Je suis originaire d’Italie – plutôt du nord – du côté de ma mère. C’est un pays qui a toujours été un peu rêvé pour moi et relié à une forme de mythe, que ce soit à travers son cinéma ou son histoire. C’est un pays dans lequel je me sens extrêmement bien. Quand j’arrive en Italie, j’ai juste l’impression que mon coeur s’ouvre… Cela me fait toujours le même effet. Donc juste pour cet amour, j’aurai fait un film là-bas. Le choix de tourner à Rome est motivé par la présence d’un environnement très religieux – induite par le Vatican notamment. Ce qui m’intéresse à Rome plus qu’à Florence (qui est d’une architecture plus « renaissance »), c’est le chaos absolu contenu dans cette ville. La plupart des scènes se passent en périphérie, au coeur des ruines encastrées entre les HLM.

Est-ce que la notion de trahison te parle ? Ton personnage principal en subit beaucoup, car il boit moult paroles et commence à en comprendre les mensonges.
Oui complètement. Par exemple, j’ai voulu travailler avec un acteur qui soit exactement de cet âge où il est encore enfant et pas totalement adolescent – il a douze ans – et c’est vraiment une période lisière entre deux mondes, accompagné d’un nombre conséquent de désillusions et de découvertes sidérantes. Me concernant, je me rappelle qu’à cet âge là, tu te ballades par exemple seul dans une rue, et tu commences à avoir des ressentis incroyables de liberté, tandis que la figure autoritaire des parents s’effondre… à cet âge là, ton monde il change… 

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Je pense que ton film pose beaucoup de questions sans apporter de réponses immédiates. il ouvre à des débuts de réflexion, sans nécessairement en conclure les trajectoires. Comment, à travers un festival comptes-tu utiliser ces situations et personnages pour ouvrir à un débat?
Je ne sais pas vraiment dans quel débat nous allons partir, car en Festival, c’est souvent la surprise de ce côté-ci. C’est vrai qu’il y a beaucoup de gros thèmes qui sont abordés dans mon film, que ce soit l’église, le passage de l’enfance à l’adolescence, ou des thèmes plus sociaux comme le centre opposé à la périphérie. Pour moi, l’idée était de raconter une petite fable qui permette de présenter comment, en deux jours dans la vie d’un enfant de cet âge là, toutes les perceptions peuvent changer, et ce de manière très intense.

Quelles sont tes attentes dans un festival?
Se confronter à un autre public que celui restreint d’une école. 
Et dans cette notion de transmédia que le Geneva International Film  Festival Tous Ecrans suppose, y vois-tu des possibilités pour ton travail?
Personnellement, je ne suis pas intéressée spécialement à l’incrémenter dans ma pratique. Je trouve assez intéressant l’idée qui se propose derrière les transmédias, mais avec une ouverture beaucoup plus large. Reste qu’il est très compliqué de garder une cohérence dès lors que l’on ouvre trop de champs. J’ai vu par exemple que sur ARTE, ils ont essayé de lancer des documentaires où au bout d’un certain moment, il nous était possible d’aller chercher des informations en même temps que l’on regardait la vidéo. Je pense que c’est plutôt embryonnaire comme pratique et que j’ai du mal à me plonger pleinement dans un film si d’autres informations viennent en parasiter l’objet principal. Il en est de même avec cette notion d’hyper-réalité: j’aime bien quand je sais que je vais voir un film simplement, sans qu’on essaye de m’en faire vivre l’odeur, les embruns, la brise. Sans en être réfractaire, disons qu’il y a tout un travail d’imagination qui est contraint, et que je trouve cela dommage. 
Comment perçois-tu l’approche dite « Cinéma du Réel » dont tu es issue?
De mon parcours à la HEAD, on nous pousse tout le temps à expérimenter et être avec les gens. Observer et se sentir ancré dans le réel sans avoir besoin que l’on nous explique les bases de comment écrire une scène. L’approche fait plutôt appel à la confrontation et à l’inspiration face à des choses qui adviennent, tous les jours, sans pour autant que la forme finale s’apparente à un documentaire.
Et dans ton film?
C’est drôle, car la forme finale me fait beaucoup penser à de la fiction, car on a l’impression que c’est très écrit. Reste que la majeure partie est issue d’un croisement entre les histoires personnelles de chacun de mes protagonistes. Angelo (le SDF), c’est  « lui » (je voulais par ailleurs faire un film sur lui initialement, mais le projet a évolué). Quant aux acteurs, la majorité d’entre-eux sont des non-professionnels et la recherche s’est faite par improvisations, ils n’ont jamais lu en amont le contenu du scénario avant d’arriver sur le lieu de tournage.

Je voulais t’entendre sur le métier de réalisatrice. Une chance?
Ce n’est pas vraiment un métier [rires]. Ce qui est assez dingue c’est d’essayer de faire en sorte de raconter des histoires en 20 minutes / 40 minutes / 1 heure contenues en une pièce finale. Cela demande un réel investissement personnel. Ce que j’adore dans cette pratique, c’est le fait de rencontrer des gens, une démarche qui s’apparente à du documentaire, (sans que cela soit l’absolu de mes goûts cinématographiques pour autant). Enfin, je n’apprécie pas particulièrement écrire un scénario pendant des mois ; j’aime aller discuter avec les gens et en retirer des histoires incroyables. 

La question du sens est importante pour moi, qu’est-ce que c’est que de faire un film aujourd’hui? Quelle est la posture à adopter ?
Je comprends ta question, mais je ne peux pas y répondre. Il y a tellement de réalisateurs qui font des films avec des envies différentes…
…Alors la tienne?
…le genre de cinéma qui m’intéresse tend à reconsidérer la manière de travailler avec les acteurs, non comédiens. Des personnalités comme Miguel Gomes ont trouvé la mesure de cela dans des films comme Les Mille et Une Nuits ou Tabu, à travers un métissage de genres notamment. Xavier Dolan de même. Il y a une nécessité à retrouver une liberté nouvelle qui change l’approche – plus spontanée. La principale difficulté rencontrée, c’est celle de sortir des clichés (chose dont mon film n’est pas exempte). Le cinéma est un art qui nourrit l’inconscient collectif d’une certaine manière et réussir à surprendre aujourd’hui comme le fait Dolan, en innovant et en sortant des carcans, c’est vraiment fort. J’espère pouvoir l’accomplir un jour.

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