La Menace

La Menace

Contrairement à d’autres membres de notre équipe, en particulier Jaira & Diego, j’ai poussé les portes de l’Usine à 30 ans passés… J’assume. Mes acolytes, eux, possèdent des souvenirs bien lointains et sont devenus de véritables usiniens. Etant née ailleurs, les nuits d’ici m’ont toujours semblé trop calmes, trop comme il faut, si bien que lorsqu’elles furent blanches, elles furent surtout étrangères et non genevoises.
Mais cette nuit là, j’avais rendez-vous avec les LuLúxpo et les Pachanga Boys… Et cette nuit-là, peut-être très certainement pour la première fois, je me suis sentie libre d’être celle que je suis avec mes contradictions, mes défauts, ma spontanéité et ce besoin de l’autre qui est différent de moi, cette recherche de quelque chose de plus grand qui brise notre quotidien… ce quelque chose de Big. 
J’ai rattrapé le temps perdu en l’espace de quelques mois: sur le son de La Forêt, de Chloé, du Festival Electron, de Gramatik, pour ne citer que ces artistes, devant l’écran du Spoutnik, mes nuits genevoises n’ont plus jamais connu l’ennuie, la conformité et la lassitude. Mais je n’avais pas encore compris ô combien la différence et cette lutte contre la conformité peuvent déroger le train-train des institutions et pire encore, des citoyens qui m’entourent. Si je gardais au coin de mon esprit que l’Usine luttait depuis 25 ans pour protéger cette différence, je n’avais pas conscience que l’épée Damoclès était suspendue juste au dessus d’elle. 

Je pars du principe que lire demande un effort dans notre société fast-food (où l’information s’avale à la vitesse d’un cheeseburger), j’éviterai donc la répétition administrative et technique de la polémique puisqu’elle fut largement couverte par nos quotidiens (La Tribune de GenèveLe Courrier20minRTS, etc.). Même si j’ai bu comme du petit lait toutes les paroles et les explications de Clément Demaurex, plongée dans son regard déterminé teinté de bleu et même si j’ai appelé six fois de suite mon avocat pour connaître la loi, son application et ses possibles interprétations. Je préfère de loin m’attarder, en quelques mots (je serai brève), sur le concept social usinien et pourquoi il pose problème. L’Usine = centre culturel autogéré = 1 entité = 21 collectifs, associations parmi lesquels une multitude d’ateliers et d’espaces de création. Il n’y a pas un responsable mais plusieurs responsables ou plusieurs coupables qui unissent leur voix dans l’intérêt commun. Comment cela fonctionne? 1 membre = 1 voix, mais lors de mon entretien avec Clément, je réalise que les différents membres ont finalement peu recours au vote et préfèrent les prises de tête et la discussion jusqu’au consensus. Utopique? Vous pouvez le penser, mais cela fait 25 ans qu’elle dure alors et puis-je faire remarquer qu’une utopie se situe dans des lieux imaginaires: Callipolis pour Platon, l’Eldorado de Candide, le pays lointain de Fénelon dans Les Aventures de Télémaque. L’Usine pour ceux qui l’ignorent encore est située à la rue de la Coulouvrenière 11, adresse belle et bien réelle.  
“Faire les choses différemment, cela complique” constate Clément et à la question “pourquoi a-t-il rejoint L’Usine” il y a de cela un an et demi, il me répond simplement: “au sein de L’Usine, je ne suis pas une fonction; je suis avant tout un individu impliqué dans un mouvement en marge de la société; j’ai voulu comprendre le concept de co-responsabilité, vivre l’expérience des tensions et des rapports aux gens qu’une telle organisation peut offrir”. Car derrière la prétendue utopie, il y a environ 45 personnes qui se réunissent chaque semaine pour prendre des décisions, évoluer et nous offrir un des derniers lieux alternatifs genevois. 

L’exception qui confirme la règle? Mais que fait-on alors quand aucune des petites cases des formulaires administratifs exigés ne peuvent être cochées? On requière à la menace de fermer l’établissement… Car le SCOM – service du commerce – (qui se prononce comme le mot 
scum en anglais pour ceux que cela intéresse) exige la fragmentation de l’unité pour des raisons administratives et procédurières (ou peut-être et j’écris bien peut-être, mieux la contrôler et cette remarque n’engage que moi). Me vient alors une phrase du poète, artiste et homme de résistance René Char dans son oeuvre Recherche de la base et du sommet: “l’essentiel est sans cesse menacé par l’insignifiant”. Il s’agit ici de s’assurer que la menace ne soit pas exécutée et en cela, nous, citoyens de la ville de Calvin avons non seulement notre mot à dire mais pouvons témoigner, chacun à notre manière, notre attachement et notre soutien. 
Voici chose faite en ce qui My Big Geneva: expatriés, locaux et frontaliers qui constituent notre équipe, nous ne pouvons imaginer notre ville sans un coeur et le coeur de la ville, c’est L’Usine. Ventricule gauche, artère aorte, veines font intégralement parties d’un tout; l’union fait la force, vive la différence!

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